Froome sort des Enfers

Qu’auriez-vous fait à la place de … ? Chris Froome ?

Imaginez. Vous vous réveillez aux urgences de l’hôpital de Roanne. Sans aucun souvenir de comment vous êtes arrivés ici. Vous avez mal partout. Vous voyez votre jambe dans une position peu naturelle. Vous avez mal à la hanche, au coude, aux vertèbres, aux côtes. Du mal à respirer… Vous savez que ça ne sent pas bon. Votre esprit s’emballe. “Que vais-je advenir ?” vous demandez vous. 

C’est le 12 juin 2019. Dans moins d’un mois le Tour de France partira. Vous, qui l’avez gagné à 4 reprises, vous sentez que cette année il ne sera pas pour vous. 

Doux euphémisme. 

Mais voilà vous êtes le plus grand coureur de course à étapes depuis près d’une décennie. 

Que feriez-vous dans une telle situation ? 

Vous sentiriez-vous prêt à repartir à la bataille pour une course de 3 semaines, une fois remis sur pied ? A consentir de nouveau à tous ces sacrifices qu’imposent l’entraînement. A refaire ces longues sorties de souffrances de 6, 7 ou 8 heures de vélo ? A batailler sous la pluie, le vent, la neige ?

Ou accepteriez vous votre sort ? Après un tel accident, on ne se relève pas. C’était peut être un signe du destin pour en rester là. Alors autant profiter du reste de sa vie. Sur un rythme plus tranquille. Auprès de ceux que l’on aime. Loin de l’hubris et du cirque médiatique. 

Tu as voulu voir Bruxelles, on a vu les Enfers

Chris Froome a traversé les Enfers. Il est passé par les sept cercles. Lors de la reconnaissance d’un contre-la-montre du Dauphiné 2019, il chute lourdement. Au bilan, rien de moins qu’une fracture ouverte du fémur, une fracture du coude, une fracture de la hanche, une fracture d’une vertèbre, une fracture du sternum, plusieurs côtes cassées, une hémorragie qui lui fait perdre 2 litres de sang, et une perte de connaissance. Il doit ainsi renoncer au Tour de France 2019 qui part de Bruxelles, ainsi qu’au reste de la saison. Voire plus…

La suite de sa carrière est mise en suspens.  

Trois jours après sa chute, il publie une photo de lui, sur son lit d’hôpital, pouce en l’air. Il a l’air d’être engourdi par les anti-douleurs, un peu dans la lune. 

Sa convalescence a été extrêmement longue et pénible. Six semaines à être allongé sans pouvoir bouger. Puis six semaines en fauteuil roulant. Ce qui n’est guère une sinécure pour quelqu’un qui a l’habitude de faire plus de 30 000 km par an et de passer la plus grande partie de ses journées sur une selle. Puis viennent les béquilles à la fin du printemps. 

Seulement, Chris a dû se dire une chose. Si tu marches en Enfer, ne t’arrête surtout pas. Le champion britannique ne s’est jamais laissé abattre. Malgré toute la gravité de ses blessures, il a tout de suite su qu’il voudrait intégrer à nouveau les pelotons. Prendre le départ et gagner, encore une fois, un Tour de France. 

C’est son grand pari. Gagner à nouveau le Tour de France. Une cinquième couronne qui l’enverrait définitivement sur l’Olympe de ce sport, aux côtés d’Hinault, Merckx et consort… 

Une inaltérable volonté 

Une volonté de héros. Froome démontre une motivation à toute épreuve. Lui, le lieutenant qui a un jour osé enfreindre les ordres et désobéir à ses entraîneurs pour déloger son leader, Bradley Wiggins, le grand maître de l’époque, et prendre en main son destin

Garder en main son destin semble être l’une de ses lignes directrices. Allongé sur son cadre en pédalant de façon peu académique, il pilote de manière agressive. 

L’irrévérence est l’un de ses traits de caractère. Tout comme son courage. Toujours contraint à son fauteuil roulant, il a recommencé l’entraînement sur home-trainer, à une jambe…

En Octobre, on le voyait grimper le col de la Madone, sur les hauteurs de Nice, dans un Stade 2 mémorable. Il confiait pédaler encore en majorité sur une jambe. Il disait monter à moins de 10 km/h quand habituellement, il montait deux fois plus vite. 

On comprend alors le défi dans lequel il s’est lancé. Un contre-la-montre contre son propre corps. Il a souvent excellé dans ce domaine. Va t-il en être de même cette fois-ci ?

Il confie également qu’il n’est pas du genre à arrêter sur un temps fort. C’est un amoureux du vélo. Ce défi, il le fait aussi pour cette passion. S’il devait gagner le Tour de nouveau, il continuerait encore et toujours. Il aime ce sport, et veut poursuivre la compétition, même s’il n’est plus celui qu’il était et qu’il n’impose plus sa terrible loi comme aux meilleures années de son règne. 

Un certain Panache

Les courses stéréotypées et cadenassées de la Sky lui ont souvent été reprochées. Froome regard rivé sur son capteur de puissance obéissant au doigt et à l’oeil à son oreillette.

Certes. Mais n’oublions pas qu’il est également un coureur de panache. Le renversant Giro qu’il a remporté en 2018 en est l’un des exemples les plus étincelants. 

Du panache, il en fait à nouveau preuve aujourd’hui. Qu’importe s’il gagne le Tour ou non cette année. Il a eu la force de se relever. Malgré les cicatrices. Malgré la terrible douleur. Il veut retourner dans l’arène. 

Les grands champions savent puiser de la force dans leurs cicatrices. Plus celles-ci sont visibles, plus leur force est décuplée. La cicatrice est le reflet de la douleur passée. Pour les champions ce rappel est un vent de dos salvateur. Une aide qui vous fait aller plus vite, et qui laisse les adversaires pantois: “Comment fait-il ?”.

Je n’ai pas toujours été un grand admirateur du natif de Nairobi. Mais j’ai désormais une profonde admiration pour lui. Qu’il obtienne une cinquième couronne ou non, il aura marqué le cyclisme de son empreinte. Il sera tout de même parvenu à sortir des Enfers, sans se retourner, contrairement à Orphée.  

Son autre pari, celui de continuer sur sa lancée dans une autre équipe qu’ Ineos, puisqu’il rejoindra Israel Start-up Nation à la fin de la saison, est également louable. Connaîtra t-il le même sort que les anciens de la Sky-Ineos, qui une fois partis, perdent leur splendeur ?

Fin ou suite d’une légende ?

Pour les courses à venir, je n’espère qu’une chose. Qu’il soit respecté pour son talent et son histoire. Je ne demande pas à ce qu’il ait un statut de leader incontesté, surtout dans une équipe où trois ou quatre coureurs pourraient potentiellement gagner ou regagner un Grand Tour.

Ce que j’espère, c’est une certaine reconnaissance de son parcours. 

Souvenez-vous des derniers Jeux Olympiques d’Usain Bolt. La révérence de Gatlin devant le maître du sprint est une image que je chéris profondément, et que je n’oublierai jamais. 

Ce que j’espère, c’est que Froome ne termine pas dans les tréfonds du peloton. Totalement anonyme. Fantomatique. Oublié. 

Qu’il ne subisse pas la dure loi Ineos à porter les bidons en queue de peloton. 

Qu’il ne soit pas la victime de jet d’urines et d’insultes tout au long des routes de notre pays. 

Que ce retour ne soit pas un chemin de croix en somme. Plutôt une rédemption. Des dernières épopées magnifiques. Vaines ou pas, peu importe. Mais toujours du panache. 

Quoi que l’on puisse penser de Chris Froome, je lui tire mon chapeau. Et la suite ne changera pas mon admiration. 

Froomey a roulé aux Champs Elysées tout de jaune vêtu à quatre reprise. Mais les Champs Elysée c’est aussi le lieux des Enfers pour les Grecs. 

Il les a aussi remonté en brancard. Rien qu’à la force de son mental. Malgré le pavé abrasif… 

Et si j’avais une question à lui poser ? 

Pour un cycliste, quel est le meilleur moyen de traverser le Styx ? Nul autre que lui n’est mieux placé pour répondre. 

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