Planifier, ou laisser faire le hasard ?

Deux visions opposées

J’aime beaucoup partir faire du vélo avec un ami. A deux, on peut passer de longues heures côte à côte (oui, au risque de se faire insulter par les voitures, mais on se range sur les petites routes). On discute de tout et de rien. On se fait la course et les pancartes de temps en temps. On se fait part de nos émerveillements. De nos interrogations. De nos questions existentielles… Pédaler fait ressortir sa part de philosophe.

Mais nous avons un état d’esprit très différent. Souvent, quand je propose une sortie, je lui dis, « Cela te dirait d’aller faire tel tour ? Ou tel col ? ». Le trajet est donc planifié, la route connue. Lui au contraire, lorsqu’il me convie à aller faire un tour, il me parle de durée. « Viens on va faire 2 ou 3 heures ». L’approche est radicalement différente. Il s’agit d’aller faire du vélo pendant un certain temps, sans savoir où l’on va. Se laisser porter par le vent, la météo, les nuages menaçants, les envies et la forme physique du jour. 

Une expérience originale

Une sortie que l’on a faite ensemble ensemble m’a marquée un jour. Nous partions pour 3 heures de vélo. Nous avions pris la direction d’un petit village au fond d’une vallée. Mais arrivés dans celui-ci, il m’enjoint à monter un peu le col qui le surplombe. « Jusqu’au croisement un peu plus haut ». 

Puis une fois au croisement, une nouvelle invitation: « viens, on va voir à la ferme un peu plus haut ». Puis, pris par l’ivresse du plaisir, du beau temps, et des kilomètres qui défilent, une ultime invitation: « bon, puisqu’on est là, on va au sommet non ? ». 

Evidemment, nous ne pouvions plus faire demi-tour après avoir gravi la moitié d’un col sublime. Ainsi donc, nous avons fini de grimper le col, puis nous avons basculé dans la vallée de l’autre côté… 

Une sortie initialement prévue à 3 heures, est devenue une sortie improvisée de 6 heures. Je rentrai complètement fourbu, épuisé, affamé. Mais des étoiles pleins les yeux. Que ce fut bon. Une sortie mémorable. Surement bien mieux que si elle avait été planifiée. Cette improvisation a produit de l’inattendu et s’est révélée sublime. 

Les bienfaits des plans

Personnellement, il m’est impossible de faire cela. Lorsque c’est possible, j’ai besoin de programmer et de m’en tenir au plan. Et je ne parle pas simplement de cyclisme ici. Cela m’aide à affronter l’incertitude. Savoir ce qui m’attend me rassure car je suis en capacité d’anticiper ce qui va se produire. Cela m’aide à employer toutes mes forces au bon moment. Déployer ses efforts avec mesure et précision permet d’être plus efficace. Je suis capable de garder de l’énergie pour les tâches qui en requièrent plus. En garder sous le pied à d’autres moments dans l’attente des obstacles à venir. C’est une chose primordiale pour atteindre ses objectifs. Sinon le risque est de gâcher ses atouts trop tôt. Ou encore d’être épuisé bien avant le dénouement.

Mais parfois, tout programmer et anticiper ce qui nous attend est très dur moralement. Visualiser les obstacles et les difficultés trop tôt peut décourager. On peut perdre la volonté morale de se battre et rester plongé dans son petit confort. Je crois qu’il y a des moments où l’on réussirait mieux certains objectifs si nous ne connaissions pas les obstacles que nous devrons affronter. 

Lors de mon deuxième marathon en Trail, j’ai éprouvé ce sentiment. En difficulté dans une descente entre le 10ème et 20ème kilomètre sous la pluie, je savais tout ce qu’il restait à faire et l’effort que je devais encore fournir. L’abandon n’était pas loin. C’est au prix d’une lutte mentale longue et âpre que je suis parvenu à surmonter cette faiblesse et à retrouver la vigueur initiale.

Tout programmer peut être très difficile si l’on sombre dès le premier obstacle. La tentation est grande d’abandonner tout de suite, en sachant toute la route qu’il reste. C’est bien sûr un biais cognitif à éviter. Car même si les premiers obstacles sont difficiles, on développe des compétences et des qualités en surmontant ces obstacles. On s’habitue à la difficulté et on s’améliore. Avec cette expérience, le niveau de difficulté des évènements à venir va s’amoindrir. L’inertie des difficultés passées joue également. Comme un vent de dos salvateur. 

Accepter l’inconnu

Alors oui, je ne suis pas capable de partir sur mon vélo, la fleur au fusil, en sifflotant sur les routes sans savoir où je vais. Tout comme je ne sais pas remplir un objectif sans un bon rétro planning. Toutefois dans l’exemple initial de ma sortie épique à bicyclette, l’expérience fut très belle. Exceptionnelle même. Pourquoi ? 

Parce que l’inconnu est beau. Savoir accepter l’inconnu demande une force mentale considérable. Mais il peut conduire à de belles expériences. Avancer dans l’inconnu est très difficile car on s’expose au danger. Il fait naître une volonté et une excitation nouvelle qui se renouvelle sans cesse. Ces forces là permettent de franchir des obstacles avec une facilité déconcertante par suite. 

Savoir établir un bon plan est essentiel. Mais maintenir sa volonté à chaque moment, et garder l’excitation de la première heure peut être encore plus important. Il faut savoir garder de la légèreté. 

Un auteur que j’aime beaucoup, André Breton, disait : “Ne pas alourdir ses pensées du poids de ses souliers”. 

Accepter l’inconnu et s’ouvrir au hasard est éminemment difficile, mais c’est très libérateur. 

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