Le champion, ce héros moderne

Peut-être que c’est un moment que je fantasme dans mes souvenirs du tour de France. Un moment que je me suis peut être construit moi même. Pour me rassurer. Grâce à la fonction cathartique de la mémoire qui crée de toute pièce des souvenirs. Je ne le saurai probablement jamais. Mais il me fait du bien. Il me rassure sur ce qu’est un champion…

Un souvenir

C’est la 13 ème étape du Tour de France 2011. Le dénouement est passé, les premiers coureurs ont franchi la ligne. Thor Hushovd, le costaud champion du monde norvégien s’est imposé à Lourdes à l’issue d’une belle étape qui franchissait le col de l’Aubisque. Dans mes souvenirs Jerémy Roy était passé seul en tête du col en échappée, devant Moncoutié et Thor Hushovd. Il restait alors une quarantaine de kilomètres, avec une très longue descente et de la vallée pour rejoindre la ligne à Lourdes. Jerémy Roy disposait d’une belle avance sur le Norvégien et le Français. Moncoutié avait essayé de lâcher le Viking dans la montée, mais ce dernier était revenu dans la descente. Il était indiscutable qu’il fallait le lâcher et prendre de l’avance sur lui, tant ce coureur était redoutable en sprint et sur le plat, comparé aux deux autres coureurs français. Mais il parvint à revenir sur Moncoutié et continua son effort pour revenir du Roy. 

Roy réalisait un beau Tour, et une magnifique étape. Il s’était battu comme un lion pour prendre cette avance, et il livrait corps et âme pour aller chercher la victoire d’étape. Sa stratégie était parfaite. Hushovd menait la poursuite seul, Moncoutié dans sa roue. 

Je me souviens de l’angoisse de l’incertitude que proposerait le final. Je me souviens de l’insoutenable légèreté de l’écart GPS qui ne cessait de changer. Une seconde perdue, une gagnée, deux perdues… Une lutte acharnée et serrée pendant un long moment. Puis la balance s’est déséquilibrée lorsque Moncoutié relaya le champion du monde. A quoi bon, se demandait-on à l’unisson ? Tout le monde savait qu’en arrivant à trois, il n’y aurait pas photo. Le Norvégien s’imposerait facilement. Mais il l’aida tout de même. 

Les deux hommes revinrent sur Roy à une dizaine de kilomètres de l’arrivée. Et là, je fus désemparé, comme si le monde avait perdu ses couleurs et ses saveurs. Roy n’eut alors la force de suivre les deux hommes que quelques minutes. Puis Hushovd à la faveur d’une petite côte déposait Moncoutié, et ralliait l’arrivée seul. Roy finit l’étape à la 3 ème place… Il ne pouvait alors se consoler que du maillot à pois qu’il porterait le lendemain. Maigre consolation.

Le moment que j’ai peut être inventé dans ma mémoire est le suivant. 

Je revois Jerémy Roy, les larmes aux yeux, au micro de France Télévision. Il allait être interviewé à chaud quelques minutes après en avoir fini. Je l’entends encore dire qu’il s’excusait, et qu’au fond ses chances étaient bien maigres. Car disait-il, il n’était pas un champion comme celui qui s’était imposé… J’eus le coeur brisé de ces paroles. 

Le champion, ce héros antique

Encore une fois, j’ignore si c’est un souvenir que je me suis fabriqué. Et je ne préfère pas le savoir. J’étais tellement déçu de l’issue de cette étape. Et entendre qu’il n’était pas un champion ? J’en restais pantois. Au contraire. Pour moi c’était bien lui le champion. Il avait fait preuve d’une telle force ce jour là. D’un tel courage. Une volonté à toute épreuve. Il s’était engagé comme jamais pour la victoire de l’étape. Il avait fait absolument tout ce qui lui était possible de faire. Tout ce qui était en son contrôle, il l’avait utilisé pour gagner. 

Seulement parfois, une force, le destin, le hasard, appelons cela comme on voudra, en décide autrement. Parfois, même les plus grands efforts ne sont pas récompensés. Mais cela ne veut pas dire que l’on n’est pas un champion. Pour moi, un véritable champion, est celui qui se bat contre son destin. Qui essaie de le faire changer de voie. Qui, malgré les vents contraires, malgré une volonté supérieure qui s’immisce contre lui, continue de se battre, quoi qu’il en coûte. Au prix même de la vie. Voilà pourquoi selon moi, le champion a une valeur similaire à celui du Héros Grec

Pour moi les Héros modernes sont des sportifs. Ce sont eux qui portent des valeurs fortes aux yeux du plus grand nombre. Les Aèdes modernes aujourd’hui, racontent les envolées d’un ailier sur son aile, avec ses dribbles fabuleux. Ils racontent les incroyables remontées au score. Les courses de folie sur les tartans rouges. Les ippons, les uppercuts, les attaques, les smashs… Ces récits d’Aèdes se transmettent de génération en génération. Je n’ai pas vécu Seville 1982, mais l’attentat sur Battiston est profondément ancrée en moi. Mon père m’en fait encore le récit amer. Tout comme les huit secondes de Fignon sur le tour 1989…

Le sport est un terrain de combativité, de dépassement de soi. Il est capable de donner de la joie, des larmes, du bonheur, la chair de poule, les frissons. Quelle autre chose a cette puissance là ? Pour autant que je sois passionné de littérature, je n’ai jamais autant vibré que devant un Paris Roubaix, un match de coupe du monde, un 100 mètres Olympique. Le champion sportif a cette capacité de procurer du rêve d’une façon incomparable. De fabriquer des souvenirs collectifs inoubliables.  

La force supérieure

Dans le sport, la question de la destinée est omniprésente. Celui qui a tant donné et qui perd malgré tout, alors qu’il « devait » gagner provoque une tristesse immense. Peut être sont-ce là les souvenirs les plus puissants donnés par le sport. Car cela fait résonner une corde en nous même. Précisément qu’il puisse nous arriver la même chose. Le même coup du sort fatal. On peut transposer cette situation à sa propre vie. Et si, malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à obtenir cet emploi ? Et si malgré tous mes efforts, je ne parviens pas à faire ceci, ou cela ? … 

Aussi n’oublierai-je jamais les larmes de Renaud Lavillénie aux JO de 2016. Les larmes de Pinot sur le Tour 2019 lorsqu’il abandonna tragiquement. Ou Bolt lors de son faux départ surprise à Daegu en 2011… et la liste est longue. 

Peut-être valorise t-on trop les perdants magnifique. Mais la défaite magnifique rappelle les chutes des grandes tragédies grecques. 

Je remercie Jerémy Roy pour cette épiphanie, et ces émotions magiques vécues à l’époque

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