Donal Crowhurst… Une passion chavirante

« Il y a trois sortes d’hommes. Les vivants, les morts et ceux qui vont en mer » disait Aristote.

Je n’ai jamais fait de bateau, si ce n’est une trentaine de minute sur une mer des plus calmes pour apercevoir des tortues. Mais j’ai toujours admiré au plus haut points les marins. La littérature foisonne à ce sujet depuis l’Odyssée. Les marins sont pour moi des aventuriers exceptionnels capables de vivre et survivre dans des environnements très hostiles. Dotés d’un mental exceptionnel. Toujours, les récits d’aventures en mer me rappellent Ulysse et m’inspirent de profondes réflexions philosophiques. 

J’ai redécouvert récemment une histoire incroyable, celle d’un concurrent du Golden Globe Challenge de 1968… Donald Crowhurst. Une histoire adaptée plusieurs fois en film (le dernier en date The Mercy en 2018 avec Colin Firth… dont le titre est intéressant au regard de l’histoire), mais aussi en littérature.

L’histoire d’un passionné

L’histoire de Donald Crowhurst est passionnante et soulève de nombreuses questions. 

Donald est père de famille qui essaie tant bien que mal de faire marcher sa petite entreprise de technologie, qui n’intéresse pas grand monde. Il décide de s’embarquer pour la première course à la voile autour du monde sans escale et en solitaire. 

Il construit lui même son bateau à l’aide de l’argent de sponsors qu’il obtient dans la plus grande des difficultés. Toutefois, s’il échoue il devra le rembourser intégralement. La construction de son bateau s’achève bien loin du bijou technologique initialement prévu. Son trimaran, dont il avait tant vanté les vertus, est très loin d’être à la hauteur. Au fond, si Donald comprend très tôt que ça sera difficile, il s’avère très doué pour convaincre son entourage qu’il peut le faire. A cause de cette conviction qu’il transmet aux autres il n’a plus d’autres choix que d’y aller. Ou bien il décevra tout son monde. 

La course lancée, il est à la traîne tout de suite. Bien loin de ses espérances. Alors, il va se mettre à donner des fausses positions et écrire un faux journal de bord. Il ne quittera jamais l’Atlantique, quand depuis le sud de l’argentine où il réparait son bateau, il reprend cap vers le nord. Toujours en arrangeant son journal de bord et ses positions, dans un savant mélange de mensonges méticuleusement articulés. Sauf que les concurrents vont de problèmes en avaries, et abandonnent un par un. Crowhurst se retrouve en position favorable, pouvant même envisager la victoire… C’est alors qu’il fait tout pour trouver un moyen de ne pas gagner. Personne n’ira fouiller dans ses carnets de bord s’il ne gagne pas se dit-il. 

Il sombre alors dans la folie. Il ne pourrait supporter l’idée d’être démasqué. D’être le plus grand tricheur de l’histoire. S’il rentre, c’est la ruine et la honte à tous les niveaux. Il se suicide donc au terme de 243 jours en mers… Entre affabulation et perte de raison. 

Au delà du tragique de cette disparition, celle-ci est riche en questionnement.

Ce qui est passionnant dans cette histoire, c’est d’abord la volonté et la persuasion de Crowhurst avant de partir. Il est persuadé du plan de son bateau. Même face aux spécialistes du milieu qui sont très sceptiques. Il croit en son plan et réussit à convaincre. Il continue de persuader, et prend le risque financier ultime, celui de mettre sa famille en faillite. 

Là se pose donc une question. Entre une passion si forte, et l’attachement à son entourage. On peut se demander si sa famille et la dette qu’il contracte ne constitue pas un poids énorme sur ses épaules. Aussi, essaie t-il de remettre à l’année d’après son tour du monde, mais il était déjà trop tard, il ne pouvait plus faire marche arrière auprès de ses sponsors. 

Lorsque l’on prend des risques pour suivre sa passion, mieux vaut-il être seul ? Libéré de la pression de l’entourage ?

Le mensonge dans lequel il s’empêtre est incroyable. De peur de décevoir son monde et d’échouer, il élabore un scénario complexe. A se demander comment il faisait à bord de son bateau avec d’autres préoccupations lorsque les 40 ème rugissants approchent. Son mensonge s’appuie sur des calculs mathématiques précis. Ainsi si ce mensonge venait à être découvert, il serait impossible de nier. 

Enfin le dilemme final. Vaut-il mieux mourir ou affronter l’humiliation publique éternelle pour avoir délibérément établi un mensonge sophistiqué pendant autant de temps ? Difficile question.

C’est pourquoi le titre du film The Mercy est intéressant à cet égard. L’indulgence, la compassion sont des sentiments que l’on peut ressentir lorsque l’on se penche sur cette histoire. Donald Crowhurst est certes un menteur, il a fait une erreur. Mais il s’en révèle profondément humain, et se retrouve piégé de toute part. Il paie le prix lourd pour cette erreur. 

Petit éloge de la passion

Ce drame me parle personnellement car je vois là l’histoire d’un passionné qui sombre lentement vers une issue fatale. C’est terrible. Avoir une passion pour une discipline, un sport… est si beau, si puissant que l’on en vient à prendre des décisions graves. 

Parfois les récits les plus inspirant ont une fin décevante. Donald Crowhurst est un passionné jusqu’au boutiste. Sa fin est tragique C’est pourquoi, voici comment je réécris la fin de cette histoire, dans le but strictement futile et personnel, de sauver la noblesse de la passion : Et s’il s’en était sorti ?

Et s’il ne s’était pas jeté en mer ? 

Mais plutôt, il aurait anticipé cette fin tragique (en stratège qu’il était) lors de son escale en Argentine pour réparer son bateau. Peut-être me qualifiera t-on de naïf, mais j’aime à penser que ce marin passionné aurait embarqué sur son trimaran une petite barque. Et qu’au moment fatidique, il ne se serait pas jeté à la mer, non. Il aurait pris cette petite barque et se serait laissé dériver vers d’autres horizons. Je le vois sur une petite île verdoyante au large de l’Ecosse peuplée d’une vingtaine d’âmes… Cela ne serait pas une fin joyeuse pour autant, il aurait tout de même perdu sa famille. Mais au moins sa passion ne l’aurait entrainé vers la mort… 

Je le dis, Réhabilitons la passion et les passionnés.

PS: Ce Golden Globe Challenge de 1968 mérite l’attention à plus d’un titre. Sur les neuf concurrents qui ont pris le départ… Un seul l’a terminé. Le vainqueur est Robin Knox-Johnston, premier homme à faire le tour du monde en solitaire à la voile.  

Nigel Tetley, alors en tête à quelques encablures de l’arrivée se croyait sous la menace de Crowhurst. Dans la peur de se voir voler la victoire, il pousse son bateau à bout pour maintenir son rythme, et brise sa coque puis sombre… Il se suicida 3 ans plus tard. 

Bernard Moitessier, un grand navigateur, et écrivain français a pris part à cette course également. Alors qu’il pouvait encore envisager la victoire lors de son passage au Cap Horn (avant de remonter l’Atlantique), il annonce qu’il part pour un autre tour du monde et quitte la course « parce qu’il est heureux en mer et pour sauver son âme ». Il repasse le cap de Bonne Espérance et se rend à Tahiti. Ce personnage a également une vie incroyable. 

Décidément, ce milieu de la navigation est passionnant et mérite de se pencher sur son histoire.

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